« Débat autours de l’Aid El Fitr | Page d'accueil | Mon Octobre 2007 »
19.10.2007
Au service de Parasito
Premier service auquel je suis affectée, au cours de mon stage d’internat. Je suis en 5e et dernière année. C’est l’année où on pense à l’an prochain, sans savoir comment qualifier ce que l’on deviendra. Diplômé ? Chômeur ? Pharmacien ? Docteur en pharmacie option biologie ? Résident R1 ? Etudiant en Master1 ? De préférence M2 pour éviter toute discrimination raciale ? Stagiaire dans un labo ?
Depuis les premiers jours, le service de Parasito parait être très sympa : le personnel donne l’impression d’une bonne entente et cohésion, et chacun fait son travail dans la bonne humeur, même les agents et les ‘’servantes de salles’’, des mots meilleurs que ‘’femmes de ménage’’ pour désigner celles qui sont payées pour faire le sale boulot.
Il y a 4 unités, mais on aime appeler ça les paillasses, ce qui les réduit à la seule surface de manipulation. Il y a la paillasse de la séro, la myco, la leish/palu, et enfin la copro.
La myco est la plus intéressante, c la seule paillasse où on reçoit beaucoup de malades, la seule où les internes peuvent leurs faire un prélèvement selon la localisation de la lésion, accompagnant cela d’un questionnaire : Tu as une autre lésion ? Depuis quand ça évolue ? …etc.
On se rend vite compte qu’il faut oublier le langage des cours et le jargon médical, dont les termes ne se trouvent que dans un atlas de poche médical. Avec le patient, il faut employer des mots simples, en français ou en arabe dialectal selon le niveau de la personne, niveau qui se lit juste à côté de la marque de son pull et de ses chaussures, ou qui se devine grâce au parler et accent du patient.
Nous recevons des gens de toutes les tranches sociales, des enfants sales dont les parents ont oublié de faire prendre une douche pendant longtemps, aux étudiants de médecine hyper chicos qui suspectent un Pityriasis versicolor à la moindre petite tache dépigmentée sur le bas du dos, c’est à se demander comment ils ont pensé à regarder cette partie de leur corps.
Ça nous donne une magnifique vue microscopique sur la société constantinoise, avant qu’on se mette à
examiner les prélèvements sous le microscope optique, de chercher en vain un champignon ou de finir par trouver le champs qui montre de beaux filaments, ou des spores, les meilleurs étant les spores bourgeonnants. C’est vraiment beau à voir, mais c'est également effrayant de penser que nous ne vivons pas dans l’intimité entre êtres humains comme nous en avons l’impression, mais nous côtoyons tous les jours, et sans les voir, différentes espèces d’autres règnes, animal, végétal et fongique. Alors bonjour madame paranoïa !
En myco, quand on pose un diagnostic positif, on n’est jamais triste pour le patient, ce n’est pas comme si on allait lui annoncer que sa jambe devra être coupé. Un traitement (parfois imposant) devra être mis en place, mais les mycoses causent plus de désagrément inesthétique ou gênant que de décès, sauf exception bien sûr. C’est plutôt le fait de rendre un diagnostic négatif qui nous met mal à l’aise, car les signes cliniques sont bien présents, et le malade devra consulter encore d'autres spécialistes pour trouver ce qu'il a.
Une jeune fille s’est présentée à notre service avec sa mère. La mère était d’une infinie grâce, elle avait cette beauté et cette façon qu’ont les bourgeois de parler et de se mouvoir, qui nous fait nous dire que la personne vient des milieux les plus nobles et aisés. Elle avait une peau blanche dorée, des cheveux châtains et une voix si claire et posée.
Malgré cela, la fille avait l’air d’une pauvre créature très modeste. La peau cuivrée, les cheveux noirs et bouclants, le sourcil épais. Elle avait l’air mal à l’aise, comme le sont les modestes villageois quand on regarde avec insistance leurs chaussures trouées, pourtant les siennes ne l’étaient pas. Bien vêtue, elle l’était mais sans cette noblesse et cette finesse qu’avait sa mère. Je ne sais pas pourquoi.
A la maternité où cette bonne femme avait accouché il y a une quinzaine d’années, on a peut être du lui remettre un autre bébé que le sien, par mégarde. Mais bon, tant qu’on n’a pas vu le père, on ne peut pas se prononcer.
Cette ado présentait une dépigmentation de la peau au niveau du visage, et d’après sa mère, la zone décolorée ne fait que s’agrandir depuis quelques mois, aucun traitement ne réussissant à faire stopper le phénomène.
On lui fait un premier scotch test en s’attendant à lui trouver un Pityriasis versicolor. Rien.
On lui en refait un deuxième pour écarter un défaut de manipulation. Toujours rien.
Vu l’ampleur du coté inesthétique de cette dépigmentation, la maître-assistante voulait absolument remettre un diagnostic sûr. Un 3ème scotch test fut effectué. La fille avait très peur et était tendue. Elle a du voir beaucoup de dermatologues observant sérieusement et avec un regard grave la décoloration de son visage qui lui faisait des parties brunes, et des parties blanches rosâtres. Ça l’amochait assez, et ses camarades de classe devaient certainement se moquer d’elle si souvent pour qu’elle en soit complexée à ce point. Il sort souvent des mots monstrueux de la bouches des gens qui ne se rendent pas compte du mal qu’ils génèrent. Cette fille ne devait pas avoir de petit ami, ses mains étaient mal soignées et ses ongles étaient longs sans être manucurés. Sa mère devait être certainement à l’origine de son look bien soigné, mais elle doit être dans le désespoir de ne pas pouvoir influencer autre chose chez sa môme.
Le résultat est toujours négatif. On finit par le lui remettre, en faisant un repiquage sur milieu de culture dans l’espoir de cultiver une quelconque mycète qu’on aurait pas vu sous le microscope. La maître-assistante était compatissante, elle n’a rien laissé voir en présence de la malade pour ne pas l’inquiéter, mais après sa sortie, elle nous a dit que ça pouvait être un début de vitiligo. Ça nous a tous plongé dans un affolement triste.
Si c’était le cas, c'est son médecin traitant qui devra le lui annoncer, et cette fille finirait par devenir complètement blanche sur tout son corps d’ici quelques temps, mais pas avec un teint aussi joli que celui de sa mère. Non seulement elle n’avait rien de la finesse et du charme de celle ci, mais en plus, sa peau pourrait prendre une couleur rosée peu naturelle, pas très belle et avec un air toujours malade et fragile. La pauvre môme ! Elle ne pourrait jamais s’exposer au soleil du fait de la destruction de ses mélanocytes qui ont pour rôle de protéger la peau contre les UV, comme vous le savez. Comment faire à la plage ?
J’ai également pensé à l’éventuelle vie amoureuse chaotique que cette jeune ado allait avoir. Elle n’oserait pas toujours aimer de peur d’être rejetée à cause de sa différence.
Tous les jours, moi et Sofia, ma collègue, regardons le tube de culture N° **43 à l’étuve, qui n’est autre que celui de cette fille. On ne pourra remettre le résultat que 21 jours après le repiquage et on n’en est qu’à la première dizaine. Ça arrive souvent que l’examen direct soit négatif, et que la culture apporte la positivité ultérieurement. Croisons tous les doigts pour que ce soit le cas, et que cette petite Anissa ne s’enferme jamais dans la solitude d’un vitiligo muet, doublé de la peur de ne jamais être aimée à cause de quelque chose sur lequel elle n’a eu aucun contrôle.
Outre le scotch test, il y a d’autres prélèvements : squames, cheveux, cuir chevelu, prélèvement cutané, unguéal, inguinal …etc. Et c’est justement de ce dernier qu’on débattu la semaine passé, moi, Sofia et le béninois du groupe Romain.
Quand on a un prélèvement inguinal à faire sur un malade (au niveau de l'aine), le personnel de sexe opposé doit quitter la pièce, à moins que sa présence ne soit nécessaire.
Julien trouve cela injuste de ne pas pouvoir apprendre sur certaines lésions qui touchent les femmes (mais qui pourraient toucher aussi les hommes, encore faut-il qu’ils se présentent à notre service et en notre présence). Sofia trouve que cela tient à la religion, et qu’on ne doit pas discuter la chose, et moi je pense au malade qui doit être plus à l’aise sans son pantalon, avec des gens du même sexe.
Le patient n’est pas qu’une fiche technique accompagnée d’un prélèvement, c’est un être avec un passé, des souvenirs et des sentiments. Il mérite le respect de sa personne. Mais Julien dit que ce n’est guère un manque de respect qu’un homme fasse un prélèvement inguinal à une femme. Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, mais Sofia pense que c’est justement le cas, et que dans un pays musulman, on se doit de respecter les mœurs de la société même dans un hôpital. Mais la science est sensée être dépourvue de religion, sinon, les hommes ne devraient jamais accéder à la spécialité de gynécologie.
Nous ne sommes toujours pas tombé d'accord à ce sujet, et nous n'avons pas encore compris l’origine et les motivations de cette façon de faire que tout le monde semble avoir adopté depuis des années. Cependant, dès que nous voyons l’ordonnance du patient, qui le précède souvent, nous savons si moi et Sofia allions quitter la pièce, où si ça allait être le tour de Romain, qui est toujours mécontent de fermer la porte derrière lui.
On dit souvent que l’appétit vient en mangeant, et pour moi c’est vérifié. L’an passé, le module de parasitologie était loin d’être mon favori, encore moins le chapitre de la mycologie. Mais je me rends compte combien ce domaine est passionnant une fois dedans, et combien j’aime être en contact avec des gens (qui ne souffrent pas beaucoup) et voir la vie défiler tous les jours à travers eux. J’aime quand ils me laissent pénétrer leurs vies, leurs soucis, leurs passés, leurs envies et leurs peurs ... je leurs pose des questions sur leurs mycoses, en les scrutant discrètement, et j'en recueille des réactions bien plus que des réponses. L’être humain est d'une monstrueuse beauté. Il est si passionnant.
Mais voilà main’nant moins d’une semaine, que je suis affectée à la paillasse de leishmaniose pour laisser ma place en myco, avec regret, à d’autres internes. Chacun de nous devra honorer la paillasse à laquelle il est affecté.
La maladie de la leishmaniose est moins répandue. De plus, Constantine n’est pas une zone d’endémie. Nous y recevons également des patients bien sûr, mais un seul chaque 3 ou 4 jours, et les gens qui s’y présentent n’ont pas un accent constantinois, ce qui confirme que Constantine ne fait pas partie de la zone d’endémie. Ça chôme un peu.
J’essaie de m’occuper un peu en copro qui est juste à côté, j’aide mes camarades à faire certaines manipulations, mais l’odeur de l’éther qu’on y utilise est trop forte, et a des effets secondaires après inhalation de vapeurs tels que la somnolence, d’ailleurs il est souvent utilisé par les kidnappeurs. Quand je m’y ennuie, je m’en vais faire un tour en myco, pour surveiller le tube de Anissa. Mais comme il y a peu de choses à faire, j’ai entamé un roman de Steinbeck que je lis en cachette derrière un microscope, tapie au fond de la salle.
John Steinbeck a reçu le prix Nobel de la littérature en 1962. Il est l’auteur de « A l’est d’Eden », qui est à ce jour mon roman préféré, un véritable résumé de l’être humain, qui papillonne entre la sagesse du vieux chinois, la naïveté d’Adam Trask et la cruauté déguisé en une gueule d’ange répondant au prénom de Katy. Ce roman a été adapté au cinéma, mais le film n’a rien de la richesse des quelques 700 pages qu’on lit facilement d’une seule traite.
Je vous en dirai plus sur « les raisins de la colère », prix Pulitzer, qui est entre mes mains ces jours ci. C’est un roman réaliste retraçant la vie de personnes qui ont réellement existé et souffert de la crise des années 1930 et des tempêtes de poussière dans l'Oklahoma aux USA. Ce roman a une valeure historique.
Steinbeck est connu pour ne parler que de gens qui ont réellement traversé sa vie. J’ai lu quelque part qu’il a refusé de publier plusieurs romans qu’il avait finis d'écrire, parce qu’il pensait que la hauteur d’esprit de ces gens dont il a parlé n’était pas assez bien décrite, et ne serait donc pas appréciée à sa juste valeur par les lecteurs qui saliraient la mémoire de ces fantômes parfaits du passé.
Faites que je le chef de service de Parasito ne me découvre jamais cachée, accroché aux vignes de Steinbeck.
17:35 Lien permanent | Envoyer cette note



